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Il y a longtemps au
marché de Pondichéry, pour une pincée de
cannelle et trois grains de riz, j'ai acheté un
nuage. Je ne savais pas quoi en faire. Devais-je
le traîner en laisse ? J'ai pensé qu'il n'apprécierait
pas et qu'il aurait pleuré tout le temps. Pouvais-je le
mettre en cage, au moins pour le trajet jusqu'à mon jardin
? Il se serait évaporé, sans nul doute. Alors que
je réfléchissais devant un étalage d'épices,
mon nuage se plaça au-dessus de moi. J'essayais de trouver
une solution. Un soupir me vint et à ce moment, les épices
me montèrent à la tête. Je voyais des souvenirs
exotiques danser tout autour de moi, des forêts peuplées
de bruits étranges, des chansons voyageant d'instruments
en instruments. Soudain j'éternuai. Le poivre me ramena
à la réalité. Je compris que j'avais eu la
tête dans mon nuage. Un souci me troubla. Pourquoi étais-je
venu ici, si loin de mon ancienne vie ? Pour fuir ? Pour me retrouver
seul ? Je ne voyais plus Pondichéry comme une ville colorée. Alors,
la cannelle me redonna le goût de vivre. Mon nuage était
passé dans mon cour et descendait encore. Quand il fut
arrivé au niveau de mes pieds, je fermai les yeux. Je rêvais,
et me sentais libre, léger. Lorsque je rouvris les
yeux, je m'aperçus que j'étais sur mon nuage, que
je volais au-dessus de nombreuses maisons, de villes, de pays. J'étais
heureux. C'est alors que je baptisai mon nuage : "Bonheur".
Hervé PHILIPPE
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Le claquement d'une porte résonne dans l'appartement.
"Ca
s'est papa. Pour faire les maisons dans le ciel, il s'enferme toujours
dans son bureau avec son copain, Nordine. Maman elle aime pas du
tout Nordine. Elle dit que papa il est toujours avec lui et jamais
avec elle. Maman elle comprend rien du tout. Nordine il est très
gentil, même qu'il est descendu de sa planète dans
le ciel que pour aider papa! Moi, j'aimerais bien le voir, Nordine.
Papa dit qu'il ressemble à rien et qu'il fait du bruit, avec
un ventilateur. Un jour je lui ai demandé: est-ce qu'ils
sont tous comme ça, dans sa famille? Il m'a dit que oui.
Elle doit être drôlement bien, la famille Nateur!"
Sa
mère crie dans le salon, mais il n'entend que quelques mots.
"J'aime
les nuages. Surtout les gros qui sont sous mon lit. Maman elle est
très méchante, elle veut les balayer! Mais moi je
vais tous les sauver et les mettre dans des maisons qu'on pourra
pas casser."
Il s'agite et prend à pleines mains
des briques rouges et blanches, mâchonnées, mordues,
comme les capuchons de ses stylos. Il place une grosse bille de
poussière devant lui.
"Et pour toi, je vais faire
un super-gros château! Avec une grande tour au milieu, pour
te protéger. Tu vas voir papa, je vais être comme toi.
Un fort marticien. Le plus fort maticien du monde! Je vais aussi
faire une grande ville avec plein de maisons, et après, comme
toi, je vais la connecter au ciel. Comme ça, maman, elle
pourra plus tuer mes copains".
Il se dandine et grince
des dents: son père est revenu dans le salon et parle trop
fort. Il a les poings serrés. Un morceau de légo se
tord dans sa bouche.
"Papa il parle souvent des plantages
que son copain il fait tout le temps. Je vais faire pareil! Mais
moi je vais planter des poissons. J'aime bien les poissons. Il ne
crient jamais."
Il se lève et sort de sa chambre.
Il écrase ses deux mains sur ses deux oreilles, court à
la salle de bains et ouvre la porte avec son coude. Dès qu'il
trouve le petit poisson en plastique, il détache sa main
droite de son oreille, met le poisson dans sa poche et sa main revient
instantanément le cogner. Il court vers sa chambre et s'y
enferme, en laissant à l'air libre ses oreilles rougies. Il
peut encore entendre son père crier: "t'as même
pas su élever ton fils!". Il se met alors à
murmurer en se balançant. Le bras tendu, la main crispée
sur un stylo, il poignarde à plusieurs reprises la moquette.
Le plancher apparaît en dessous. Il enterre le petit poisson.
"Voilà! Dans pas longtemps, y aura plein de poissons qui vont pousser!"
Son père hurle maintenant. "C'est
TA faute s'il parle plus! T'arrête pas d'jacasser! Tu peux
pas la fermer, non? C'est trop dur pour toi?" Il prend
deux briques et les frappe entre elles pour les assembler. Il refait
ce geste plusieurs fois.
"Mes copains-nuages, j'ai presque
fini! Vous allez bientôt dormir dans vos maisons! Faut pas
avoir peur, le roi qui est dans son château vous protégera!"
Sa mère se met à pleurer. Il entasse
la poussière qu'il y a tout autour et, avec ses mains moites,
il en fait des billes. Ensuite, il les jette dans les maisons, et
remet les couvercles de carton.
"Maintenant les enfants,
au dodo! Vous allez faire des rêves très très
beaux. Et en plus je vais connecter au ciel toutes vos maisons,
comme papa il fait avec son copain, Monsieur Nordine Nateur."
Il
ramasse le petit tas de poussière qui reste et l'enfonce
dans ses oreilles. Il se met en boule et ferme les yeux. "Ernest,
tu peux ouvrir la porte, c'est maman!" Il est recroquevillé.
Il n'a pas l'air de respirer.
Il fait le mort. |